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A soixante-quinze ans, plus de trente ans après avoir pris sa retraite
officielle, Rossini se lance dans l'aventure d'une messe pour quatre
solistes (soprano, alto, ténor, basse), choeur mixte, deux pianos et
harmonium. Il l'écrit à Passy en 1863, à la demande du comte Pillet-Will,
pour son épouse la comtesse Louise. La création a lieu en la chapelle
privée de leur hôtel particulier, rue de Montcey à Paris, le 14 mars 1864.
Auber, Meyerbeer et Ambroise Thomas sont de l'assistance et Albert
Lavignac, alors âgé de dix-huit ans, tient l'harmonium. Les chanteurs sont
Carlotta et Barbara Marchisio, Italo Gardoni et Luigi Agnesi.
Filippo Filippi, critique musical de la Perseveranza, écrit le 29 mars
1864 :
"Cette fois, Rossini s'est surpassé lui-même, car personne ne saurait
dire ce qui l'emporte, de la science et de l'inspiration. La fugue est
digne de Bach pour l'érudition." Verdi fait part d'un enthousiasme moins
prononcé dans une lettre au comte Arrivabene du 3 avril 1864 : "Rossini,
ces derniers temps, a fait des progrès et a étudié ! Etudié quoi ? Pour ma
part, je lui conseillerais de désapprendre la musique et d'écrire un autre
Barbier."
Rossini lui-même désigne la Petite Messe comme "le dernier péché mortel
de (sa) vieillesse. Comme pour se faire pardonné d'avoir négligé le
Créateur dans une bonne partie de son oeuvre féconde, il adresse à ce
dernier une dédicace en forme de boutade : "Bon Dieu; la voilà terminée,
cette pauvre petite messe. Est-ce bien de la musique sacrée que je viens
de faire, ou bien de la sacré musique ? J'étais né pour l'opera buffa, tu
le sais bien ! Peu de silence, un peu de coeur, tout est là.
Sois donc béni et accorde-moi le Paradis." Le titre lui-même est
une raillerie : "Petite" Messe; : il s'agit d'une oeuvre qui dure près
d'une heure et demie, où s'enchevêtrent les genres avec une candeur et une
grandeur qui ne peuvent qu'émouvoir. "
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Petite, la Messe l'est en revanche par son effectif. Le compositeur
lui-même préconise, sur la page de garde de son manuscrit : "Douze
chanteurs de trois sexes, hommes, femmes et castrats seront suffisants
pour son exécution ; à savoir huit pour le choeur, quatre pour les solos,
total douze chérubins, Dieu pardonne-moi le rapprochement suivant. Douze
aussi sont les Apôtres dans le célèbre coup de hachoir peint à fresque par
Léonard dit la Cène, qui le croirait ! Seigneur, rassure-toi, j'affirme
qu'il n'y aura pas de Judas à mon déjeuner et que les miens chanteront
juste à mon déjeuner et que les miens chanteront juste et con amore tes
Louanges !"
Après une répétition, puis la création privée, l'oeuvre
est rangée dans un placard et n'en sortira plus du vivant de son auteur,
comme si Rossini craignait de divulguer cette création qu'il avait conçue
secrète et humble. Il l'orchestre pourtant au printemps 1867, surtout,
semble-t-il, par peur que le premier venu ne le fasse après sa mort. C'est
sous cette forme, à laquelle on préfère aujourd'hui la forme originale,
que la Petite Messe solennelle a été donnée pour la première fois en
public, six mois après la mort du compositeur et à l'occasion du
soixante-dix-septième anniversaire de sa naissance. Ou presque, car
Rossini, facétieux dès le commencement, avait choisi de naître le 29
février d'une année bissextile… On se rabattit donc sur le 28 février de
1869. La même année, les deux versions étaient éditées.
La Petite
Messe solennelle est le véritable testament musical de Rossini,
puisqu'elle ne fut suivie que par quelques-uns des Péchés de vieillesse et
de petites pièces de circonstance, comme un hymne à Napoléon III composé à
l'occasion de l'Exposition de Paris. Il y a mis toute sa science, toute sa
ferveur, toute son audace aussi : derrière la simplicité de ses formes, la
modestie de son effectif, la clarté de sa facture, elle recèle une
hardiesse et une subtilité très nouvelle chez lui. Rossini jette un regard
mélancolique vers le passé, mais tend la main résolument vers la
modernité. Et si, au détour d'une harmonie, une larme coule, elle est bien
vite séchée par une bouffée d'espoir.
La partition est divisée en deux parties équilibrées, chacune de 35
minutes et sept numéros. La première rassemble le Kyrie et le Gloria, la
seconde le Credo, un "prélude religieux" instrumental joué durant
l'Offertoire, le Sanctus, le O Salutaris et l'Agnus Dei. A l'opposé du
Stabat Mater, impétueux et passionné, la Petite Messe choisit la
délicatesse, l'intimité. Les nuances fortes pour les morceaux obligés : le
début du gloria (n°2) et celui identique, du Cum Sancto Spiritu (n°7) ;
les parties extrêmes du Credo, elles aussi reliées thématiquement ; le
solennel Preludio religioso (n°11) ; les acclamations "Sanctus" ou
"Hosanna" du Sanctus (n°12) ; et les dernières mesures, le "Dona nobis
pacem" proclamé sur un mi majeur triomphal.
Si le compositeur a intitulé la Petite Messe "solennelle", c'est
qu'effectivement les rythmes de marche, les tempos majestueux y abondent.
Mais ces marches sont baignées d'une lumière ensoleillée, une lumière de
sous-bois printanier qui tantôt perce timidement à travers les feuillages,
tantôt éclate brutalement de sa jeune ardeur, à la faveur d'une clairière.
- Kyrie-Christe. Au départ pourtant, le ton n'est guère joyeux. Le
piano attaque un rythme obstiné et inquiet, fait d'octaves glaciales et
staccato à la main gauche et de ponctuations d'accords secs à la droite.
Brahms et sa rhapsodie en sol mineur opus 79 (composée seize ans plus
tard) ne sont pas loin. On est en la mineur, andante maestoso. Le
contrepoint tissé par l'harmonium, et repris par les solistes et le choeur
sur l'invocation "Kyrie eleison", ajoute un peu de brume à cette lumière
bleutée de matin froid. Peu à peu les couleurs évoluent vers des tons plus
dorés, plus chaleureux. On glisse vers la tonalité relative d'ut majeur.
C'est sotto voce que s'élève la deuxième acclamation, "Christe
eleison". Dans cet andantino moderato, le choeur se présente a cappella.
Après les bourrasques du piano romantique, voici la transparence d'un
contrepoint archaïsant en ut mineur ; ses couleurs vives se juxtaposent
par taches, comme la lumière du soleil se décompose à travers un
vitrail.
Le troisième et dernier volet du premier mouvement est
une reprise fidèle du premier, à cela près que le parcours tonal est
inverse (d'ut mineur à la majeur) et que troublées par des éclairages plus
changeants, ces tonalités recèlent quelques enchaînements harmoniques
surprenants.
- Gloria. La deuxième pièce du commun de la messe est divisée en six
par Rossini, les deux parties extrêmes formant par leurs similitudes les
deux piliers d'une grande arche. Le premier numéro, allegro maestoso en fa
majeur, s'ouvre par une double série de trois coups frappés par le piano,
comme au théâtre. Après dix autres mesures majestueuses, introduites par
le soprano solo et poursuivies par le choeur, la basse solo interrompt cet
élan pour une prière plus douce, andantino mosso, où la rejoignent les
trois autres solistes.
- Gratias. La longue introduction du piano laisse présager la beauté
de ce trio (alto-ténor-basse) tout en finesse et en légèreté, un andante
grazioso en la majeur. Le piano, discret accompagnateur, se livre au
milieu du numéro à une étrange digression chromatique.
- Domine deus. Le piano prend à nouveau la parole en premier, pour une
marche fanfaronne qui pourrait être celle d'un compagnon de David
schumannien passé au filtre polarisant de l'Album pour la jeunesse. Cet
allegro guisto révèle en fait un air de ténor guilleret, voire un peu
martial, issu de la meilleure tradition belcantiste, avec la force aigus
brillants et d'éloquents sauts de sixte et de septième. Une batterie de do
bécarres vient sonner le glas de ce ré majeur triomphant, et avant la fin
du numéro, nettoie d'un coup de balai violent le paysage harmonique.
- Qui tollis. Après ce blanc aveuglant, le piano introduit par
quelques accords liquides le duo des deux solistes féminines, un andantino
mosso en fa mineur. Sur les arpèges ondoyants du piano et les accords
éthérés de l'harmonium s'enlacent leurs voix de sirènes. Si l'on passe, au
milieu du morceau, par le relatif la bémol majeur, on glisse à nouveau
jusqu'à fa mineur, jusqu'à la coda, qui hésite entre fa mineur et fa
majeur.
- Quoniam. L'avant-dernière section du gloria revient naturellement à
la basse solo, non sans un prélude pianistique, après trois mesures d'une
demi-cadence jouée adagio, la tonalité de la majeur s'installe peu à peu,
allegro moderato, dans une marche à l'allure improvisée et à la grâce
schubertienne. L'air de basse, noble et droit, pieux et confiant, est
égayé par de pétillants échos du piano, issus directement de
l'introduction. Il est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, avec une
étrange forme à refrain où le premier thème du soliste n'est pas réexposé,
où le troisième "couplet" n'est que la transposition, d'un demi-ton plus
haut, du deuxième. Pour couronner le tout, le piano a le dernier mot, dans
un postlude insaisissable qui glisse chromatiquement jusqu'à la septième
de dominante de fa majeur : do-mi-sol-si bémol. C'est sur cette harmonie
très éloignée du ton principal (la majeur) que se clôt la section.
- Cum sancto spirito. Les huit mesures initiales du gloria
réapparaissent à l'identique, et le mouvement se referme ainsi sur
lui-même. Mais après l'introduction solennelle, dont la tonalité, fa
majeur, justifiait l'étrange fin du numéro précédent, on a cette fois une
fugue légère et vive du choeur et des solistes réunis ; elle n'est
interrompue que par le retour inopiné des mesures introductives du piano
et de l'harmonium, qui consolident l'édifice juste avant une coda
flamboyante, où est réaffirmé sans équivoque le ton de fa majeur.
- Credo. "Allegro cristiano", indique Rossini non sans ironie. Piano,
harmonium, solistes et choeurs sont requis pour affirmer la foi
chrétienne, dans ce mouvement à l'humeur changeante. La tonalité suit un
parcours complexe, de mi majeur à une batterie de mi bémol vindicatifs.
Répétés à l'octave comme des coups de glas, ils laissent le numéro en
suspens et ouvrent le champ à la section suivante, dont Rossini a fait un
numéro isolé pour en souligner le tragique.
- Crucifixus. C'est le soprano solo, en qui on reconnaît la mère
(Marie) et l'amie (Marie-Madeleine), venues pleurer au pied de la croix,
qui annonce la crucifixion, la mort et l'ensevelissement du Christ. L'air,
brève page chromatique en la bémol majeur, est touché par la grâce : cet
andantino sostenuto frêle, rythmé par les battements de coeur lancinants
du piano, n'ose pas crier sa colère et préfère murmurer une plainte sous
laquelle on devine l'espoir.
- Et resurrexit. Le mouvement final du Credo, allegro en mi majeur à
la foi optimiste, est le terrain de jeux brillants entre le choeur, le
piano et les solistes. Les acteurs de cette section empruntent des
formules déjà présentées dans le premier volet du Credo, et cette
manière vivace est traversée de traits ascendants du piano qui la
transpercent comme de violents rais de lumière céleste. Une fugue enjouée
en mi majeur vient logiquement conclure le mouvement. Rossini trouble
cependant in fine l'ordre des choses. Ultime pied de nez ? Alors qu'on
croyait l'affaire entendue, l'élan se brise sur un accord de sol dièse
majeur. Les solistes murmurent a cappella "in unum Deum" (en un seul
Dieu). Après quelques notes timides du piano étonné, le choeur clame le
mot du commencement et de la fin : "credo" (je crois), et laisse place à
une cadence énergique en mi majeur.
- Preludio religioso. En guise d'offertoire, Rossini a choisi un
prélude et fugue instrumental en fa dièse mineur. Si le prélude et
le postlude, en accords, massifs, sont explicitement confiés au piano, la
longue fugue centrale (andantino mosso) peut en revanche être jouée
indifféremment à l'harmonium sur neuf mesures, forme l'introduction ad
libitum (et non numérotée) du Sanctus.
- Sanctus. Étonnamment bref (2'30''), le Sanctus réside en un
andantino mosso en ut majeur. Chanté a cappella sur un rythme ternaire, il
apporte une touche de douceur salutaire. Autant que la tonalité, la
structure en est simple : il s'agit d'un jeu de questions et de réponses
entre le choeur et les solistes (auxquels sont confiées, par exemple, les
acclamations "Hosanna").
- O salutaris. Etrange est l'ajout de ce numéro dans une messe plutôt
économe. Alors qu'il évite les fastes du Sanctus, Rossini illustre
longuement un verset de quatre lignes qui, dans les missels d'avant
Vatican II, occupe tout au plus un encart au milieu de l'élévation. Il
n'est pas le seul à avoir remarqué cette prière sereine : les musiciens du
XVIII siècle français et italien (Nivers, Madin, Martini entre autres),
puis Liszt en ont tiré des motets pour l'Elévation ou pour le
Saint-sacrement, et la vogue de ce texte a égalé, dans le même registre,
celle de O sacrum convivium, Panis angelicum, Ecce panis ou O panis Deus.
Rossini lui-même l'a déjà utilisé dans un motet de 1857 (vois plus haut).
L'andante sostenuto de la messe, en sol majeur, est confié au soprano
solo, qui tout au long de la messe prend la voix de l'amie, de la
confidente. La structure en est limpide : après l'introduction
pianistique, s'opposent en ABA une mélodie optimiste et lumineuse, que son
"squelette" de septième majeure ascendante attire irrésistiblement vers le
haut et qu'accompagne d'accords discrets et subtils le piano, et une
partie centrale plus véhémente, aux lignes plus statiques, à
l'accompagnement plus brutal, dont les accents reparaissent au début d'une
coda qui, par la suite, joue chromatiquement sur le premier thème.
- Agnus dei. Le dernier numéro de la messe, cet air d'alto avec
choeur en mi mineur, n'est pas sans rappeler l' "Inflammatus" pour soprano
et choeur, dans le stabat mater, avec son accompagnement de marche en
doubles croches grondantes en rythmes pointés. Le jeu entre soliste et
choeur est proche, lui aussi. L'alto mène le jeu, induit les modulations
en trois couplets (mi mineur, mi bémol mineur, mi mineur) ; elle ne laisse
le choeur lui répondre que le temps de reprendre quelques forces, avant
une coda où les deux parties entrent en lutte ; puis vient une conclusion
grandiose et unanime en mi majeur, ponctuée par la péroraison joyeuse des
deux claviers.
Un chef-d'oeuvre très fêté, un trop négligé et le troisième
complètement oublié, voilà pour la musique religieuse mais on pourrait
établir un tableau, similaire parmi les opéras, où trois oeuvres et une
poignée d'ouvertures masquent nombre de beautés : et si Rossini, comme un
compositeur contemporain, était encore à découvrir ?